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Notes de lecture

Mickael Chelal
Adolescents de cité. L’épreuve de la mobilité, Tours, Presses universitaires François-Rabelais (Villes et Territoires), 2016.

NICOLAS OPPENCHAIM,
Adolescents de cité. L’épreuve de la mobilité, Tours, Presses universitaires François-Rabelais (Villes et Territoires), 2016.

Les usages grandissants du terme « ghetto » dans le champ médiatique et les débats concernant sa réalité objective dans le champ académique sous-tendent une certaine vision d’immobilité des jeunes habitants des quartiers populaires ségrégués. L’ouvrage de N. Oppenchaim, issu de sa thèse de doctorat, se penche sur les pratiques de mobilités d’adolescents résidant dans ou à proximité de zones urbaines sensibles (Zus) franciliennes. L’objectif de sa recherche est de comprendre et d’expliquer l’articulation entre l’ancrage résidentiel de ces adolescents et leurs pratiques de mobilité, afin de saisir le rôle joué par la mobilité dans la socialisation et la construction identitaire de ces jeunes.
L’approche de cette enquête vise à ne pas opposer mobilité et ancrage, mais à les penser dans un continuum afin d’entrevoir la complexité de la mobilité comme une pratique socialisante mais également socialisée. Dès lors, N. Oppenchaim se penche sur la façon dont ces jeunes, garçons et filles, apprennent et usent de la mobilité au quotidien afin d’interroger les manières d’habiter leurs quartiers.
Pour ce faire, à partir d’un cadre théorique principalement pragmatique, l’auteur s’appuie sur une méthodologie regroupant trois types de matériaux quantitatifs et qualitatifs. Elle repose, tout d’abord, sur une comparaison des trois Enquêtes globales transport (EGT) de la Direction régionale et interdépartementale de l’équipement et de l’aménagement d’Île-de-France (Driea) de 1991, 2001 et 2010, permettant de décrire les déplacements des Franciliens et leurs évolutions. De plus, cette recherche repose également sur des observations réalisées au sein d’une maison de quartier d’une Zus de grande couronne, dans laquelle l’auteur a été animateur bénévole les mercredis, samedis après-midi ainsi que pendant les périodes de vacances scolaires durant un peu plus d’un an. Enfin, N. Oppenchaim a également mené des projets avec huit établissements scolaires (en petite et grande couronne mais également à Paris) entre 2008 et 2011, reposant sur une initiation des élèves à la sociologie, sur la réalisation de textes et de photographies concernant la mobilité (on peut regretter l’absence de ce travail photographique dans l’ouvrage) accompagnés de 92 entretiens semi directifs. L’intérêt de la combinaison de ces différents types de matériaux est un bon exemple de la façon dont les approches qualitatives et quantitatives ne s’opposent pas mais se complètent.
Contrairement aux idées reçues, l’analyse des EGT permet de montrer que les adolescents de Zus n’ont pas un moins bon accès aux centralités parisiennes via les transports en commun que les autres adolescents franciliens. Les transports en commun jouent un rôle capital dans la mobilité des adolescents de catégories populaires. Dès lors, N. Oppenchaim note chez les adolescents franciliens des potentiels de mobilité qui diffèrent fortement selon le genre, l’origine sociale et résidentielle. À partir de ce constat, l’auteur construit une typologie afin de regrouper les manières d’habiter des adolescents de Zus en lien avec leurs pratiques de mobilité. Leurs rapports au quartier sont en effet fortement liés à leurs pratiques de mobilité qui se présentent sous forme d’expérience urbaine.
N. Oppenchaim fait ressortir de son enquête quatre manières d’habiter des garçons de Zus, dont l’auteur prend soin de rappeler qu’il s’agit d’idéaux-types ne se retrouvant pas exactement ipso facto dans les pratiques spatiales quotidiennes des enquêtés. Ces différentes catégories (« Adolescents du quartier », « Associatifs », « Flâneurs », « Passionnés ») font apparaître des rap-ports complexes et interdépendants qui vont d’un fort ancrage territorial pour la catégorie des « Adolescents du quartier » et celle des « Associatifs » (qui se démarque par une forte présence dans les associations locales) à un détachement et une lassitude vis-à-vis du quartier pour la catégorie des « Flâneurs » et des « Passionnés » (caractérisée par l’exercice d’une passion sportive, culturelle…). Leurs expériences de la mobilité peuvent être vécues et perçues comme des épreuves à travers le contact et la promiscuité avec d’autres catégories sociales dans les centralités pari-siennes tels que Châtelet-les-Halles ou les Champs-Élysées, faisant naître un « sentiment d’opposition avec les autres citadins » (p. 95). Un repli sur le quartier de résidence peut survenir, comme cela peut être le cas pour la catégorie des « Adolescents du quartier » après le vécu de discrimination. A contrario, la mobilité peut être valorisée à travers la mixité sociale et l’anonymat de la foule urbaine offerts par certains espaces publics et la découverte d’autres mondes sociaux (c’est le cas des « Flâneurs »). Pour d’autres (les « Passionnés »), la mobilité peut provoquer une certaine indifférence ou un profond sentiment d’étrangeté (les « Associatifs ») qui freineront les mobilités.

Les pratiques urbaines diffèrent selon le genre, notamment du fait d’un encadrement parental différent. L’intérêt de cet ouvrage est également de prendre en compte la multiplicité des rapports des filles résidant en Zus avec leurs quartiers (à travers les catégories de « Guerrières », « Filles de bonne famille », « Encadrées » et de « Flâneuses exclusives »). Il en ressort que certaines adolescentes apparaissent fortement ancrées spatialement et identitairement dans leurs cités (c’est le cas des « Guerrières » ou des « Filles de bonne famille »). Toutefois, leurs pratiques de mobilité sont marquées par des conflits avec les autres citadins (les « Guerrières ») ou un sentiment ambivalent de ne pas se sentir à sa place, mêlé d’une fascination pour le mode de vie des Parisiens (les « Filles de bonne famille »). L’expérience des mobilités constitue une forte épreuve urbaine socialisante. D’autres adolescentes, quant à elles, rejettent leurs quartiers (les « Flâneuses exclusives » et les « Encadrées »). Cependant, leurs pratiques de mobilité diffèrent fortement. Les « Flâneuses exclusives » apprécient les contacts urbains éphémères quand les « Encadrées » limitent leurs mobilités par une crainte phobique des foules urbaines et de la proximité avec des inconnus, liées à de mauvaises expériences de mobilité (à travers la figure du « pervers » dans les transports en commun par exemple). Néanmoins, les rapports entre ancrage et mobilité décrits à travers la construction de ces catégories ne sont pas figés. Certains adolescents peuvent appartenir à plusieurs catégories ou passer d’une catégorie à une autre, révélant une diversité des manières d’habiter (comme on l’observe avec la catégorie des « Blédards », p. 215) au gré des expériences de mobilités, de la montée en âge ou « d’inflexions biographiques » comme des rencontres amicales ou amoureuses (p. 238).
L’ouvrage de N. Oppenchaim témoigne de ce qu’est la « condition urbaine » dans la lignée de G. Simmel et de l’école de Chicago, faite de proximité spatiale, de distance sociale, d’épreuves, de conflits face à des situations de coprésence, de promiscuité et de cohabitation dans l’espace public avec des individus provenant d’horizons sociaux différents. Il permet également de montrer l’hétérogénéité des jeunes habitants des cités à travers des manières d’habiter et des mobilités disparates avec tout ce que s’y jouent et de prendre en compte ces dernières dans l’appréhension du vécu des jeunes de quartiers populaires.